A la Sainte Catherine, tout prend racine

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Par Albertine Simonnet : Quand elle ne pleure pas comme une madeleine de Proust, Albertine Simonnet tient un blog « Avril Halluciné » et couche ses petits moments de vie en moins de 140 caractères sur son twitter. « Mistral Gagnant » de Renaud est son morceau dépressif de tous les temps.

Pendant que d’aucuns se battent pour leur droit au mariage (exhibant fièrement leur capacité à réunir les conditions sine qua non), des gens comme vous et moi (enfin surtout comme moi), subissent silencieusement l’humiliation séculaire.
Car en ce dimanche 25 novembre, en mémoire de Sainte Catherine, dans l’indifférence la plus totale, des milliers de jeunes femmes ont porté le deuil plus ou moins secret de leur vie amoureuse.
Mais qui est donc cette Sainte Catherine ? Le grand livre de la vie qu’est Wikipedia nous apprend qu’elle est la sainte patronne d’une sacrée tripotée de professions [par ordre alphabétique : barbiers, charrons (sic), cordiers (et métiers liés, tels magistrats ou policiers), drapiers (et métier lié, tel sergent), écoliers et étudiants, fileuses de laine (le métier le plus barbant du monde après comptable, à mes yeux), généalogistes, meuniers, notaires, nourrices, orateurs, philosophes, plombiers, potiers, prêcheurs, rémouleurs, tailleurs, théologiens] et des filles à marier. NOUS Y VOILA.

Car dans les régions reculées que sont la Franche Comté et, … hm, dans cette région reculée qu’est la Franche Comté, puisqu’on m’apprend que la Bourgogne a renoncé à cet usage depuis une vingtaine d’années (en tout cas mon propre grand-père s’est détendu sur la question au cours des 5 dernières années), la tradition veut que les jeunes femmes de 25 ans non mariées, VOIRE carrément célibataires, les catherinettes donc, s’attifent de leur chapeau le plus ridicule, si possible aux couleurs verte et jaune, et paradent dans les rues des bourgades locales – Besançon, Vesoul, je vous en passe et des meilleures – pour exposer fièrement leur échec social aux colibets des passants. Ce walk of shame se termine parfois à l’église où l’on va « coiffer Sainte Catherine », c’est à dire l’affubler elle aussi d’une coquette coiffe pour lui rappeler qu’elle morte décapitée ET vierge, tout ça parce qu’elle avait rêvé qu’elle était la fiancée du Christ (bon et peut-être aussi pour avoir refusé d’épouser l’empereur Maximien, mais à sa décharge, la perspective de passer sa vie avec un type qui s’appelle Maximien, empereur romain de surcroît, ne parait pas franchement enviable).

Pour vous donner une idée plus précise du tableau, souvenez vous de ces enterrements de vie de jeunes filles repoussant les limites de la dignité de la jeune mariée, forcée de vendre des préservatifs aux passants, une bite dessinée sur chaque joue et affublée d’une couche de nouveau né. Bien. Nous sommes d’accord que vous tolérez, à différents degrés selon votre seuil de résistance à la vulgarité, ces débordements dans la mesure où ils symbolisent plus ou moins un rite de passage de la « vie de jeune fille » à celle d' »épouse », et qu’ils sont l’expression d’une certaine forme de célébration. Soit.
La procession de la catherinette, quant à elle, symbolise le passage de sa vie de « jeune fille » à celle de « vieille fille », passage qui se réalise normalement de manière imperceptible. Elle permet donc à la catherinette de prendre publiquement conscience de sa tare sociale et d’acquérir aux yeux de l’assemblée de jeunes mâles frétillants (et je connais assez les jeunes francs-comtois pour vous assurer qu’ils sont frétillants) le statut de denrée périmée ou à défaut, plus ou moins avariée. Autant dire que le petit côté joie et célébration est nettement moins sensible dans la cas de la catherinette que dans celui de la jeune mariée.

En un mot, la Sainte Catherine est un peu la Toussaint de nos vies sentimentales. Même si personne n’a la délicatesse de nous souhaiter notre petite fête, une petite lueur intérieure se rappelle à notre mémoire, non pas pour un « plus jamais ça », mais pour un « toujours pas, ma vieille, et ça va pas aller en s’améliorant ».

Pour la petite anecdote, et pour vous prouver que les francs-comtois ne se laissent pas abattre par le climat inhumain qui sévit chez eux ni par leur accent à nul autre pareil, et surtout qu’ils ont un sens de l’humour très sûr, sachez qu’à l’occasion de la Sainte Catherine, les pâtissiers confectionnent à l’attention des catherinettes de petites pâtisseries, en forme de cochon, et qui ont la particularité d’avoir un petit sifflet en bois en lieu et place de la queue du dit cochon. Je laisse à votre sagacité le soin d’analyser toute la symbolique de cette belle tradition de nos régions (et si j’ai malheureusement manqué le reportage de JP Pernaut sur le sujet, ayez la gentillesse de me le faire savoir).*

Cette année, alignement cataclysmique des planètes oblige, la Sainte Catherine est tombée un dimanche (novembre + Sainte Catherine + dimanche = je voudrais bien avoir les statistiques en termes de suicides féminins sur le quart Nord Est de la France pour la seule journée de dimanche). Mais comme il ne faut jamais poser de bornes à son désespoir, je ne résiste pas au plaisir de vous soumettre la petite prière à Sainte Catherine qui ravira les féministes parmi vous : « Sainte Catherine, aide-moi. Ne me laisse pas mourir célibataire. Un mari, sainte Catherine, un bon, sainte Catherine ; mais plutôt un que pas du tout ».

*En vrai, si je n’aimais pas les francs-comtois, leur accent, leur humour, leur gastronomie et même leur climat, je ne me permettrais pas des choses pareilles. A titre de comparaison, je ne dis rien des Basques, par exemple. 

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